Le cadavre de Mohamed Merah n’était pas encore refroidi, que la gestion de l’assaut contre l’auteur désigné des attentats de Toulouse et Montauban suscitait déjà des polémiques et que des décisions étaient pratiquement déjà prises pour y couper court (en attendant que des têtes ne tombent – ici, on peut visualiser la guillotine) : erreurs ou fautes sont relevées dans la détection et la surveillance du suspect, ses activités en prison, l’assaut final du GIPN, etc…
Au-delà des faits et des enjeux politiques du moment, la culture de la chasse aux sorcières est encore bien ancrée dans notre culture : entendez-vous bien derrière mon propos le bruit des instruments de torture que le bourreau (celui qui va soumettre les autres à la question) prépare et affûte, l’agitation autour des bûchés et autres supplices qui se préparent (gibet, roue, pilori, pieux à empaler…), la peur qui saisit aux tripes ceux qui risquent d’être suspectés à tort, objets d’amalgames ou d’assimilations abusives… ?
Le statut de l’erreur dans nos sociétés…
C’est bien la même peur de la faute qui habite tous les membres de notre société, de l’adulte qui doit à juste titre pouvoir se justifier de ses responsabilités jusqu’à nos enfants, élèves dans leur classe. Bien sûr, il faut relativiser et nuancer, en mettant de côté tous ceux qui assument ou encouragent la prise de risque calculée et le retour sur erreur parce qu’ils en connaissent toute la valeur en termes d’apprentissage, d’accroissement de l’expérience ou des connaissances, et ainsi d’innovation ou de création de richesses (immatérielles ou matérielles).
Mais, avouons-le, notre culture transpire encore massivement de ces peurs héritées du passé et cultivées au présent. Parce qu’enfin, quel est le statut donné à l’erreur dans nos classes et notre société si ce n’est celui de la faute au sens moral du terme ?
Si vous en doutez, allez donc lire cette courte page. Daniel Favre y explique au travers d’une miniature conçue au Moyen Âge comment, depuis cette époque-là, l’erreur a formellement été assimilée au malsain c’est-à-dire a été considérée comme tirant ses racines du mauvais au sens diabolique du terme (cf. Transformer la violence des élèves, Daniel Favre, Ed. Dunod, 2007).
…et dans nos écoles
D’aucuns (esprits chagrins) me diront que nous sommes bien loin de ces temps obscurs et que nous avons traversé le Siècle des Lumières depuis lors. Sourire, jaune. Qu’à cela ne tienne, si vous refoulez l’évidence qui habite en vous (laissez donc parler votre propre expérience émotionnelle d’écolier français), si vous doutez encore de la puissance du statut de la faute chez nos élèves, reportez-vous aux tests PISA 2003 qui montrent que la France est championne du Monde en matière de culpabilisation de ses élèves.
À ce titre, je renvoie une fois de plus à la lecture de l’ouvrage de Peter Gumbel, On achève bien les écoliers (Ed. Grasset 2010) qui résume ainsi la situation : « les jeunes français sont champions de la Ligue Anxiogène »(p. 28). Ils « n’excellent en mathématiques, par rapport à leurs pairs internationaux que par un aspect : la terreur que leur inspire cette matière ». Ils sont ainsi 75% à s’inquiéter de mauvaises notes en mathématiques contre 59% pour la moyenne des pays de l’OCDE.
Pire, ils « pensent qu’ils sont nuls même lorsqu’ils sont bons » puisqu’ils « lisent à peu près aussi bien que la plupart des Européens, mais considèrent qu’ils ont le même niveau de lecture que des enfants du tiers-monde », bien plus touchés que nous par l’illettrisme (p. 32). Quoi qu’il en soit, ils « sont terrifiés à l’idée de faire des erreurs » au point d’adopter « une stratégie consistant à prendre le moins de risques possible », préférant ne rien répondre plutôt que de se tromper, alors même que l’absence de réponse est comptabilisée comme une réponse erronée (p. 30 et La compétence en lecture des jeunes de 15 ans, Isabelle Robin et Thierry Rocher).
Peter Gumbel va même jusqu’à s’étonner du fait que « la France est le seul pays où le hors sujet (est) perçu comme un péché capital ». Il se réfère également au sondage Kairos Future 2008 indiquant que « les Français étaient les plus nombreux des Européens à affirmer qu’il était important de ne pas trop se faire remarquer »(p. 36). On rapprochera utilement ces observations de celle qui est faite dans l’enquête Entrepreneurship barometer 2011 d’Ernst et Young portant sur l’intégration de l’esprit d’entreprise dans la culture française : nous y figurons bons derniers du classement mondial (très loin derrière tous les autres) !
Laisser le droit à l’erreur dans l’apprentissage
Or, comme le montre Daniel Favre dans son ouvrage Cessons de démotiver les élèves (Ed. Dunod 2010), « c’est (seulement) lorsque l’élève se sent en sécurité qu’il peut prendre le risque d’apprendre ». D’après ses recherches, pour que l’élève puisse (re)prendre plaisir à apprendre (et donc être motivé), il doit évoluer d’un système de motivation de sécurisation vers un système de motivation d’innovation chaque fois qu’il est confronté à une situation problème ou un nouvel apprentissage, tout en bénéficiant d’une sécurité (émotionnelle) absolue dans les phases de transition entre ces deux systèmes.
Il se trouve que cette sécurisation est pour partie liée à la capacité de l’enseignant à « décontaminer l’erreur de la faute ». Autrement dit, l’auteur invite à redonner ses lettres de noblesse à l’erreur, en lui conférant la place quelle occupait avant le Moyen Âge dans la démarche expérimentale et scientifique, en instituant le droit à l’erreur comme source de connaissance et de progrès.
Ainsi, « l’erreur n’est pas (ne devrait plus être) une faute, mais une information ». Elle permet de positionner l’apprenant sur le chemin de la maîtrise de la compétence visée, elle offre à l’enseignant une indication d’étape et désigne également la prochaine destination à atteindre par l’élève (étape d’apprentissage ou de progrès). Cette manière de concevoir les relations pédagogiques est facilement transposable à la vie professionnelle et au monde des adultes.
Droit à l’erreur et maîtrise des processus : une force du lean
Ici je ne peux m’empêcher de penser aux corps d’élite de l’armée ou de la police par exemple pour lesquels l’erreur est la meilleure des sources d’apprentissage. Par les débriefings qui suivent les opérations (retours d’expérience ou feedbacks dans d’autres milieux) et l’installation des enseignements qui en sont tirés dans les nouvelles procédures opérationnelles, ils améliorent l’efficacité future de l’organisation.
Lors de ces échanges, ce ne sont pas le déni, « l’effacement de soi, le conformisme et l’obéissance aveugle » qui sont attendus. Bien au contraire, sont privilégiées l’honnêteté intellectuelle, la critique constructive, l’acuité, la perspicacité, la sagacité ou en d’autres termes : un registre non dogmatique, conforme à la démarche expérimentale.
De la même manière, c’est de la capacité à tirer des leçons des erreurs commises, des problèmes soulevés (en cherchant leur racine) que les organisations qui pratiquent (vraiment) le lean tirent leur force. Les rebuts (la non-qualité) sont alors autant d’indicateurs bousculant le système (pour son plus grand bien) et offrant des opportunités de progrès puisqu’ils soulèvent des questions inédites ou indiquent des problèmes non résolus jusque-là. Au travers de la pratique de chantiers d’amélioration continue, les kaizen, ces organisations parviennent jour après jour à une plus grande maîtrise de leurs processus, dans la durée.
Kaizen, créativité et innovation
Au-delà, d’une maîtrise accrue des processus, la prise en compte de l’erreur ou du problème au travers du kaizen est également une manière de libérer la créativité. Le kaizen (littéralement kai=changement, zen=bon) peut se comprendre comme l’analyse (à plusieurs, donc collective) de l’existant dans l’optique d’une amélioration. Ceci passe par la prise en compte des réalités dans leur complexité (donc également des erreurs et problèmes existants), des pratiques et processus à l’oeuvre dans le système.
Selon Matthew May (dans son ouvrage The elegant solution, Ed. Free Press 2007), la capacité de Toyota à générer de l’innovation sur le long terme provient de cette pratique quotidienne du kaizen et non pas d’hypothétiques idées géniales qui révolutionneraient fondamentalement les techniques ou modes de production…
Le kaizen, en organisant la réflexion quotidienne et en favorisant le droit au tâtonnement (même si la solution retenue ne l’est qu’après en avoir vérifié la solidité), redonne toute sa place à la créativité et à l’inventivité. Basé sur le principe selon lequel les personnes au plus proche du problème, celles qui l’affrontent sur le terrain, sont le plus à même de le résoudre, le kaizen, par sa discipline, n’est qu’un moyen de débloquer la créativité que recèle intrinsèquement l’organisation, dans sa dimension sociale (la force est dans le groupe). Il maximise l’intelligence collective en pariant sur la complémentarité des individus d’un groupe donné (ce qui est tout à fait cohérent avec la théorie des intelligences multiples).
Cette pratique requiert une forte implication de l’encadrement, un certain état d’esprit (d’ouverture notamment), et quelques autres choses (cf. Pour un management libérateur et Education, lean et valeurs). Elle demande aussi une mobilisation durable des équipes (d’où l’intérêt d’une connaissance approfondie des ressorts de la motivation – cf par exemple La vérité sur ce qui nous motive et Cessons de démotiver les élèves) et la foi de la part de l’encadrement en l’éducabilité de tous – postulat qui n’est pas admis en France alors que Toyota investit des sommes colossales dans la formation des ses personnels, tous les catégories de personnel, à travers le monde entier…
Innover et devenir
Chez Toyota la capacité d’innovation à long terme de l’organisation se mesure au travers de son aptitude à affronter les réalités, au plus proche des hommes et du terrain, en impliquant tous ses acteurs jour après jour dans une démarche de réflexion et d’analyse, sans éluder les problèmes ou se réfugier dans le déni, mais en allant au contraire au fond des choses. Qu’est-ce qui empêche de penser qu’il ne pourrait pas en être de même pour d’autres organisations, voire même à l’échelle de notre société ?
Chez Toyota, l’effort de formation déployé en direction de ses membres est immense (en termes d’importance stratégique pratiquement plus qu’en termes financiers) et continu (pas de remise en cause conjoncturelle), mais reste productif (pour diverses raisons) c’est-à-dire est payé de retour. Le mode de management, la vision (à long terme), la stratégie des petits pas (comme pour le randonneur), la place donnée à l’autonomie et aux hommes sont très différents de ce qui s’observe dans notre institution.
Pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’école à l’échelle d’un petit pays comme la France (si on se place au niveau de la planète) alors que cette entreprise multinationale est globalement très efficace à travers le monde, dans des lieux distincts, des contextes socio-économiques et culturels très divers ? Pourquoi les Finlandais font-ils mieux avec leur système scolaire que nous, qui plus est à coût moindre ? La clé ne serait-elle pas dans une culture dépassant les cadres étriqués d’une société donnée ? Toyota et la Finlande sont deux modèles qui font fonctionner les mêmes ressorts dans des registres et milieux dissemblables : sont-ils impossibles à adapter chez nous à l’école ?
Il est vrai que nous baignons dans une culture encore massivement polluée par l’idée que l’erreur est une faute, que l’innovation est un risque, que les pionniers et l’esprit d’entreprise sont dangereux pour la société, même si cette société se trouve dans l’impasse. Ce constat est-il insurmontable ?
Ne sommes-nous pas dans une impasse telle qu’elle justifierait une remise en question en profondeur et un véritable changement de paradigme culturel ? Notre école est de moins en moins efficace et les personnels de l’éducation nationale sont plus en souffrance que jamais (si on veut bien se regarder dans la glace), sans même parler des impasses économiques ou sociales. Qu’attendons-nous pour réfléchir en profondeur, nous remettre en question en cherchant la racine de nos problèmes, apprendre de nos erreurs passées, comme l’ont fait les Finlandais pour leur école il y a plusieurs dizaines d’années ?
Tous les pores de la société française actuelle transpirent d’angoisse face aux changements qui se produisent et qui ne manqueront pas de s’imposer à nous ou de s’accentuer à mesure que le refus de chercher des solutions durables (au sens écologique le plus large du terme) perdurera. Quand donc choisirons-nous de prendre notre destin en main plutôt que de le subir ?
Il en va de l’avenir même de notre démocratie.